Nouvelle tentative pour lancer mon renouvellement de visa. Nouveau départ pour rencontrer ce personnage fantomatique, le Superintendant de Police, a 4 heures de route de la ou j’habite.
Départ, donc. En 4*4 bien sur, la route est un sac de nid de poules, et tant pis pour la planète. Apres
quelques kilomètres, c’est la poisse, un groupe de policiers font du stop. Pas le choix, ici, le chauffeur ne prendrait jamais le risque de se mettre des policiers a dos. On se retrouve donc a
cinq sur les trois sièges arrière. Coince entre un vieux moustachu qui chique du tabac, et la fenêtre, j’observe les bords de la route.
Et comme a chaque fois, c’est différent, on observe des choses qu’on avait ignore ou mal compris la fois précédente. On navigue entre des champs de coton. On est en Février, et la récolte est proche. L’angoisse diminue enfin. Plus de risque de tempête hivernale qui gâcherait la récolte. Il faut dire que tout dépend ici du climat, et de la mousson. Pas d’irrigation, de Révolution Verte, de mécanisation. On laboure avec les bœufs, et on attend la pluie. Une récolte par an, ça ne laisse pas le droit à l’erreur. On la paie cash en général, l’erreur, façon de parler bien sur, car le cash, ils n’en ont pas. Et quand la mousson est insuffisante, ou qu’ils ont perdu la récolte, ils empruntent. Une fois. Deux fois. La fois suivante, la banque refuse. Alors, ils n’ont plus qu’une seule solution. Se suicider, aux pesticides en général. Car en cas de suicide, la famille touchera une aide de l’Etat, qui remboursera les emprunts. En Inde, un agriculteur se suicide toutes les 30 minutes. Il faut dire que la prime fait des envieux, et bien des hommes morts de manière naturelle sont « pendus » par leur famille dans l’espoir de toucher la prime. La famille, n’en reste pas moins sans ressources, mure pour les pires travaux, ceux qui n’embauchent que les pauvres des pauvres.
Le génie civil, par exemple. Les routes. Que des femmes ou presque travaillent au bord de la route,
formes multicolores portant sur leur tête la terre et les graviers qui permettent de boucher tous ces satanes nid de poules.

Femmes
au travail au bord de la route
Ou bien ce sera l’exode rural, vers les bidonvilles de Mumbai, ou elles seront probablement affectées aux pires taches, comme le recyclage des déchets : tous les jours, des dizaines de
milliers de femmes et d’enfants traquent les bouteilles plastique, les boites d’allumettes, les canettes… pour 20 roupies par jour environ (40 cents), ils revendent ces déchets a l’Etat pour les
recycler. L’Inde recycle 60% de son plastique, 4 fois mieux que la France. A quel prix ?

Un enfant a la recherche de
boites d'allumettes dans une decharge, a Dharavi, Mumbai
Un enfant portant son "butin" de la journee: des bouteilles en plastiques,
Jaipur
Dans ce contexte, mon entreprise, qui paye ses salaries au minimum 120 roupies par jour (2 euros) est un havre de prospérité. Elle offre un revenu régulier, donc la possibilité d’épargner. Mieux, elle fournit une école gratuite pour les enfants, une des meilleures de la région.
On en voit beaucoup, des écoliers, au bord de la route. Rentrant chez eux. En uniforme. Beaucoup de garçons, beaucoup de petites filles. Très peu de grandes filles, plus de 10 ans. A cet age, une fille peut commencer à travailler. Il faut dire qu’elle part avec du retard. Une dot. Pour la marier à un bon garçon, sa famille devra payer. Cher. Pour un jeune ingénieur indien employé chez Raymond, comptez 10000 euros. Une fortune pour un employé de Raymond, inimaginable pour un agriculteur, des dizaines d’année de salaire. Alors les jeunes filles travaillent, des que possible. Quand elles naissent. Avec le diagnostic pré natal du sexe de l’enfant, les parents choisissent d’avorter lorsque l’enfant à naître est une fille. Le diagnostic pré natal a depuis été déclaré illégal, mais aujourd’hui, alors que le sex ratio (nombre de filles pour 1000 garçons nés) est de 925 en Inde (déjà très bas), il atteint 830 dans mon district, et dans certains villages descend en dessous de 500 ! Autrement dit, plus d’un fœtus de sexe féminin sur deux est avorté ou tue peu après la naissance.

Jeunes
filles puisant l'eau
Mais tout n’est pas tragique, la route est pleine de bonnes surprises, comme cette vieille bâtisse coloniale, au panneau improbable, annonçant « Tata’s High energy Gamma Ray
Observatory », au milieu de nulle part. Quand on vous disait que Tata est partout en Inde ! Il faudra tout de même prendre le temps d’aller les voir un jour, comprendre ce qu’ils
peuvent bien faire dans cet endroit.
Oui, on est pressés au début, on double les chars à bœufs et les vélos, dans la poussière de
cette piste qui serpente dans les collines, jusqu'à Chhindwara. Mais quand finalement on arrive au bureau de police, et que l’officier responsable n’est toujours pas la, ce n’est plus vraiment
grave. On regarde les enfants jouer aux billes devant le bureau de la police. On reviendra. On regardera la route par la fenêtre.